04:00 Canti domestiques – Radu Vancu

Éditions des Vanneaux ∙ avril 2019

Canto XXVI

Papa, tu m’as trop parlé,
            ça suffit, à partir de maintenant c’est moi qui vais te parler.
                       Pas en rêve, mais pour de vrai.

Et je te le dis franchement, d’entrée de jeu :
            peu importe combien j’aime ton suicide,
                       je ne me suiciderai pas.

Peu importe combien la mort est technicolore,
            peu importe comme nous serions beaux tous les deux
                       dans le film de nos suicides, réalisé

par le diable en personne, peu importe combien
            de poésie à l’état pur on trouve dans les manuels de suicidologie –
                       je ne me suiciderai pas.

Moi aussi, avec une lame, je me suis entaillé les bras,
            j’y ai plus de cicatrices
                       que de photos avec nous deux, ou juste avec toi.

J’ai bu de l’alcool méthylique à la bouteille,
            dans l’espoir, terrifié, de mourir pour de bon,
                       de ne pas me réveiller aveugle le lendemain.

Tu penses que je ne sais pas avec quelle douceur
            la lame s’enfonce dans la chair
                       de l’avant-bras, descendant toujours plus profond

dans les rainures juteuses de sang
            par lesquelles passera, éclaboussant tout autour de lui,
                       le char de Dieu aux roues dorées ?

Tu crois que je ne vois pas comme les cicatrices deviennent
            lumineuses telles des enfants gâtés
                       lorsque je pense à toi ?

J’ai été jaloux – je suis encore jaloux à en crever –
            des morts si profondément enfoncés dans leur tranquillité,
                       car ils sont des roses se humant elles-mêmes.

Mais, papa, les roses sont sans pourquoi,
            elles fleurissent comme les hommes se suicident.
                       Elles n’ont pas le choix. Tout comme moi :

Après avoir tranché le fil qui t’entourait le cou,
            tu n’avais pas d’autre regard à soutenir que le mien.
                       Moi je dois soutenir le regard de Sebastian.

Et maintenant, seul au milieu de tes roses,
            tu n’as pas d’autre regard à soutenir que celui de Dieu.
                       Tandis que moi je dois soutenir le regard de Sebastian.

Alors, comprends et pardonne, papa –
           je ne me suiciderai pas.
                       (Et en fait, c’est ça le suicide.)

Canto XXXVIII

Cette nuit d’il y a sept-huit ans
quand tu te promenais dans Cisnădie,
            après deux ou trois jours de beuverie
            suicidaire – zapoi, comme disent les Russes –

et que, sur la place centrale, en face de la mairie,
tu t’es approché du chien qui te regardait
            avec les yeux de papa, que tu t’es agenouillé près de lui,
            que tu as pris sa tête dans le creux de tes mains et que tu l’as embrassé sur les yeux,

lui, il est resté figé, d’effroi ou de surprise
ou parce qu’il savait, et vous êtes restés comme ça un temps indéfini
            sous la pluie qui tombait comme tombent toutes les pluies

sur les hommes et les chiens qui fraternisent –
c’est-à-dire imbibée jusque dans chaque goutte
           d’une insolence typiquement et profondément humaine.

Couverture du recueil de Radu Vancu. 04:00 Canti domestiques, de Radu Vancu, a été publié dans la collection bilingue de l’édition des Vanneaux ; il a d’abord été présenté au Marché de la Poésie de 2019. On peut commander le livre en ligne (une fois sur le site, défiler jusqu’en milieu de page) ou en écrivant directement à l’éditrice, Cécile Odartchenko (me contacter pour obtenir son adresse). L’ouvrage coûte douze euros.

Quatre poèmes du recueil – dont les deux figurant sur cette page – ont été publiés dans la revue Recours au poème quelques mois avant la parution du livre.

Cristina Hermeziu, journaliste littéraire et correspondante à Paris pour des publications roumaines, a fait paraître en juin 2020 une magnifique critique des Canti domestiques sur Zoom France Roumanie. Elle y propose une vision particulièrement juste du recueil : « le lyrisme âpre de Radu Vancu conjugue l’existence d’une faille tragique, impossible à oublier, et le choix lucide de ne pas la refouler. »