Cette petite maison au toit de tôle

Le Courage n°4, Grasset ∙ avril 2018
Est-ce que c’est bien toi, oui, bon alors viens, avançons, continuons, c’est pas évident mais il faut qu’on trouve un endroit pour construire notre maison, d’ailleurs je sais déjà comment elle sera, tu sais : avant tout, il y aura un toit, mais un bon, je veux dire, un pas percé, un pas rouillé, un pas fragile, un vrai toit, un de ceux qui protègent aussi bien des fientes de pigeon que des orages et des tempêtes, et ce toit je le peindrai en rouge pour qu’on puisse le reconnaître depuis le pont qui surplombera la maison, parce qu’elle sera surplombée par un pont, toutes mes maisons l’ont été, et rouge aussi pour qu’on puisse la pointer du doigt cette maison en disant regarde, là, c’est sa quatrième cette année mais elle est encore plus jolie que les autres, mais le toit, après réflexion, je pourrais aussi le peindre en vert (vert, sa couleur préférée, ce vert dont il teignait tous ses vêtements en les frottant dans l’herbe, même les plus blancs, jusqu’à ce qu’ils en prennent la couleur et l’odeur) mais pas blanc en tout cas, non, pas gris non plus, d’ailleurs, pas comme les toits tristes des maisons tristes

2013. Gheorghe Franzu C. est un jeune Rom âgé de dix-sept ans. Originaire d’Oradea, au nord-ouest de la Roumanie, il s’enfuit du centre psychiatrique où il est assigné pour trouble léger, dans le but de rejoindre des proches qui viennent d’arriver en France. Il voyage sous le nom de Darius.

en-dessous de ce toit, il y aura trois planches de tôle, chacune d’une couleur différente, posées bien à la perpendiculaire et fixées solidement pour qu’elles ne fassent plus qu’un avec le toit et qu’elles le soutiennent bien, j’en mettrai peut-être même une quatrième pour l’entrée, parce que oui je tiens à ce qu’il y ait une entrée reconnaissable, une entrée qui donne envie d’entrer, maintenant que j’y pense je me dis qu’un rideau ferait mieux l’affaire, plus léger, plus accueillant, mais alors un rideau fin, presque un voile (comme ce voile qui recouvrait le visage de sa soeur et avec lequel il jouait lorsqu’elle le tenait dans ses bras le jour de son mariage, ce jour où elle a cru qu’elle ne serait plus jamais malheureuse) et il sera assorti au toit, ce voile, et il sera fait pour être tiré, pour que les gens rentrent et soient à l’abri des orages, des tempêtes et des fientes de pigeon

Juin 2014. Gheorghe Franzu C. arrive sur le territoire français et s’installe auprès de sa famille au campement de Pierrefitte-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis, où environ deux cents Roms sont installés dans des conditions d’une précarité extrême.

pour l’instant c’est vrai que je n’ai pas d’autre choix que de marcher, c’est-à-dire mettre un pied devant l’autre puis l’autre devant le premier puisque c’est la seule façon d’avancer et qu’avancer est tout ce qu’il me reste (puisque la Terre tourne en rond mais ne tourne pas rond comme il disait toujours pour faire rire le grand-père, et le grand-père riait) mais bientôt il y aura ce rideau, ce rideau accroché au toit et aux planches de tôle, et derrière ce rideau j’installerai un palace, je deviendrai architecte d’intérieur et j’imaginerai une chambre comme personne n’en a jamais vu, je dis une chambre parce que ce ne sera pas grand, mais en fait ce sera un palace, une chambre-palace oui

Vendredi 13 juin 2014, 17h. La femme de Vasile L., mécanicien-propriétaire d’un garage de Pierrefitte-sur-Seine, observe de loin un rassemblement près du campement Rom. Une vingtaine de personnes cagoulées interpellent les habitants et leur crient des injures. Ils repartent.

le plus important c’est le lit, avec des draps bien doux, doux comme la caresse du chant du rossignol au petit matin (le genre de poésie à deux sous qu’il récitait, le soir, après avoir passé la journée à chercher du travail aux abords de la gare, le genre de poésie qu’il déclamait en se moquant de ceux qui l’écoutaient) mais il n’y a pas que les draps, non, je mettrai aussi un vrai matelas, en dessous de ce drap, un matelas de compétition, un matelas comme ceux sur lesquels s’endorment d’un coup d’un seul les belles femmes à la peau laiteuse dans les publicités du bord de la Nationale, un matelas comme ça, oui, et posé sur un sommier, car dans ma maison il y aura un sommier, sinon ça ne serait pas une vraie maison, a-t-on déjà vu une maison sans sommier (ce genre de questions qu’il posait, un sourire en coin, en rire plutôt qu’en pleurer)

Vendredi 13 juin 2014, 20h. Gheorghe Franzu C. est surpris en train de voler des bijoux chez Mohamed G., propriétaire d’un appartement de la cité des Poètes. Personne ne sait avec certitude si c’est bien Gheorghe Franzu C. qui a été surpris ou quelqu’un d’autre, mais certains habitants ont fourni des témoignages qui semblent aller dans ce sens, en parlant d’un jeune Rom en tee-shirt rouge. Gheorghe Franzu C. – s’il s’agit bien de lui – est mis en fuite par le fils du propriétaire, âgé de onze ans, qui le poursuit jusque dans les rues de la cité.

au-dessus du drap qui recouvrira le matelas qui surplombera le sommier, je collerai à même la tôle une grande photo, celle que j’avais trouvée en arrivant ici, cette femme aux lèvres si sensuelles et qui paraît si riche, comme le sont toujours les femmes sur les affiches, même quand elles ne font que dormir sur des matelas épais, je collerai cette photo, donc, pour faire joli, pour décorer (comme lui qui glissait entre les pages de l’unique livre qu’il possédait – alors que lire, il ne savait même pas faire cela – des morceaux grossièrement déchirés de boîtes de céréales où l’on voyait des familles au sourire insolemment heureux en train de courir dans de grands champs de blé), cette photo, donc, je la collerai avec de la glu très forte pour qu’elle tienne bien

Vendredi 13 juin 2014, 20h20. Une quinzaine d’adolescents entre seize et dix-sept ans poursuivent des Roms dans la ville jusqu’à leur campement, où ils espèrent retrouver le jeune Rom en tee-shirt rouge. Ils rentrent dans le campement et défoncent ce qui tient lieu de porte aux petites habitations, puis ils distribuent des coups à tout va et tirent des coups de feu, jusqu’à ce qu’ils retrouvent l’auteur présumé du cambriolage chez Mohamed G. Ils l’enlèvent et l’emmènent hors du campement.

sans plis, sans déchirures, coller l’affiche, sinon les plis et les déchirures on ne verra plus que ça et alors ça ne sert à rien d’avoir mis une affiche, c’est pire, même, alors oui, bien coller l’affiche, et bien l’éclairer aussi, c’est vrai que c’est pas évident l’électricité dans une chambre-palace comme celle que je ferai, mais je disposerai des bougies un peu partout jusqu’à ce qu’on ne sache même plus si on est dans une église ou dans une maison (c’est sacré, une maison, souviens-toi, lui répétaient les grands-parents quand il entrait dans leur salon, parce qu’il y avait un salon chez eux, oui, un salon grand et lumineux)

Vendredi 13 juin 2014, 20h25. Gheorge Franzu C. est embarqué par le groupe d’adolescents. Ils le déshabillent et lui lient les pieds et les poings avec ses propres vêtements, puis le mettent dans le coffre d’une voiture, inconscient. Ils l’emmènent jusque dans une cave où des amis les rejoignent. Ils décident d’appeler des proches de Gheorghe Franzu C., et leur demandent quinze mille euros de rançon.

donc il faudra dire une prière, même courte, même simple, même incomplète, lorsqu’on entrera dans ma maison, après avoir écarté le voile fin qui sera assorti au toit, puis il faudra rallumer les bougies qui se seront éteintes parce qu’avec le vent qui s’infiltre à travers le voile c’est inévitable que quelques-unes s’éteignent, de temps en temps (toujours avoir un briquet à portée de main, donc, comme lui qui en gardait en permanence un dans sa poche pour allumer le gaz sous la soupe) et quand toutes les bougies seront bien allumées on pourra distinguer une petite commode en bois foncé dans le coin opposé au lit, une commode où je rangerai soigneusement les beaux vêtements que j’aurai trouvés dans les poubelles des quartiers riches, près des magasins de luxe, là où les gens se changent plusieurs fois dans la même journée

Vendredi 13 juin 2014, 20h30. Aucune réponse. Un adolescent du groupe rappelle la famille de Gheorghe Franzu C. pour ramener le montant de la rançon à cinq mille euros. Il menacent de décapiter le garçon à l’arme blanche.

mais le problème c’est que cette commode elle sera tellement belle que je pourrai pas la poser n’importe où n’importe comment donc il faudra un tapis, un beau tapis oui, pourquoi pas un tapis persan, avec des motifs de fleurs (des tulipes il aimait beaucoup ça les tulipes, il en cueillait souvent autour de la maison pour les offrir à sa grand-mère) et des oiseaux qui volent au-dessus des fleurs si possible, mais même s’il est pas persan et s’il n’y a que des fleurs ou que des oiseaux ou que du tapis ça fera l’affaire

Vendredi 13 juin 2014, 21h47. Gheorghe Franzu C. a repris conscience. Il est allongé par terre, le visage tourné vers le mur. Autour de lui, le groupe d’adolescents s’impatientent. Certains ont des matraques improvisées ; d’autres, des couteaux ; l’un d’entre eux a une arme à feu. Un agaçement croissant se fait sentir.

du moment que ça peut protéger les pieds de la commode, le tapis, je serai contente, ce qui compte c’est que le bois reste intact (pour qu’on voie bien les cerveaux du bois, comme il disait, les nœuds qui se forment dans les nervures et tourbillonnent et prennent une teinte foncée), que le bois reste beau je veux dire, nickel chrome mais pour du bois

Vendredi 13 juin 2014, 22h27. L’un des adolescents se lève et pousse Gheorghe Franzu C. du bout du pied, de sorte à voir son visage. Un autre, qui vient de finir une bière, casse la bouteille contre le mur et s’approche du jeune Rom. Celui qui est resté à l’entrée de la cave hésite, puis s’allume une cigarette et la fait glisser entre son index et son pouce.

et une fois que je serai sûre que la commode sera en sécurité, qu’aucune rayure ne viendra déformer la douceur de son bois, j’installerai un miroir, quelque part, pourquoi pas à côté de l’entrée, pour vérifier que je suis belle quand je me lève, pour me maquiller, peut-être, même, quand je trouverai du maquillage qui traîne dans des toilettes publiques, pour plaire, peut-être, même, à qui je ne sais pas mais plaire tout court c’est déjà beaucoup, et ce miroir il sera bordé d’un cadre noir avec des décorations anciennes comme il y en a dans les musées, comme s’il était vieux mon miroir, comme s’il avait déjà vu passer des visages par dizaines, par centaines, et je mettrai mon visage exactement là où tant d’autres auront mis le leur, et je me demanderai quel visage remplacera le mien un jour

Vendredi 13 juin 2014, 23h15. Gheorghe Franzu C. est retrouvé au bord de la Nationale 1. Il est recroquevillé dans un chariot de supermarché sans roues ; ses bras désarticulés dépassent de part et d’autre. Il est entièrement nu. Son visage est recouvert de plaies ouvertes ; de sa bouche coule, sans discontinuer, un épais filet de sang. Du haut de la cuisse gauche jusqu’à l’oreille, une large entaille écorche son corps, entrecoupée de brûlures petites mais profondes et régulières. Son abdomen est recouvert d’hématomes et ses jambes sont parsemées de bouts de verre à moitié enfoncés dans la chair. Son épaule droite est disloquée. Sur le haut de son crâne déformé par les coups, des croûtes de sang noirci commencent déjà à se former. Son rythme cardiaque est extrêmement faible. Son pronostic vital est engagé. Les services de secours le prennent en charge et l’emmènent à l’hôpital Lariboisière.

mais ce miroir je le retournerai pour qu’il ne comprenne pas que ce visage est le sien – mais est-ce le sien, est-ce que c’est bien toi, oui, bon alors viens, avançons, continuons, un tour de roue après l’autre, dans son fauteuil je le pousserai je l’aiderai à avancer, en essayant de ne pas trop regarder son visage que je reconnais à peine, car comment une mère pourrait-elle supporter de voir son fils, de savoir que c’est lui, d’en avoir la certitude la plus pleine et de ne pas le reconnaître, de se demander à chaque fois est-ce que c’est bien toi, est-ce que c’est bien toi Gheorghe, est-ce que je ne me trompe pas, est-ce que ce sont bien des yeux que tu as, bien une bouche, ce trait déformé, est-ce que c’est bien toi, et je l’aiderai à avancer, oui, malgré tout, vers cette petite maison que j’ai construite avec son toit rouge, ses planches de tôle, son rideau, je l’aiderai à descendre de son fauteuil et je l’allongerai sur le lit, à côté de l’affiche de la femme aux lèvres sensuelles, du côté opposé à la commode en bois, et j’allais oublier le tapis, le tapis sur lequel il laissera pendre sa main pour caresser les doux fils de laine, les fleurs et les oiseaux qui se posent dessus, et moi je sortirai devant la belle maison que j’ai construite et je prendrai un bout de papier, pas trop gros parce que quand j’écris, j’écris petit (parce que je sais écrire, oui) et je mettrai dessus tous les malheurs de ma vie, puis je mettrai du tabac brun bien odorant à l’intérieur, je roulerai le tout entre mes doigts de vieille gitane et je l’allumerai, ma cigarette improvisée, avec l’une des bougies que j’ai laissées à l’entrée pour éclairer quand il fait noir

Lundi 18 août 2014. Plus de deux mois après son agression, Gheorge Franzu C. est autorisé à quitter l’hôpital, après être peu à peu sorti du coma. Il a des séquelles neurologiques et physiques graves ainsi que des troubles cognitifs. Les services sociaux « ne sont pas en mesure de fournir » un logement au jeune Rom et à sa famille. Aucun suspect de la cité des Poètes n’a été interpellé. Les Roms de Pierrefitte-sur-Seine, par peur d’autres agressions, ont déserté le campement. La procureure de Bobigny considère ce « fait divers » – ainsi que l’ont désigné les médias – comme une « vengeance privée » sans caractère anti-communautaire.

et je penserai à lui dans son lit loin du miroir qui ne montrera plus jamais son visage, à lui qui ne se souvient plus de moi et qui ne me reconnaîtra peut-être jamais vraiment, qui aura oublié qu’il a eu un jour une mère qui elle-même a eu une mère qui elle-même a eu une mère et je me demanderai, puisque la Terre tourne en rond, si pour notre prochaine maison il ne faudrait pas plutôt un toit jaune

Couverture de la revue Le Courage. Chaque année, Grasset publie une revue littéraire intitulée Le Courage qui rassemble des personnalités d’horizons divers, avec une section consacrée aux jeunes écrivain.e.s. Pour le quatrième numéro de la revue, dont le thème était « Minorités supérieures », j’ai publié le texte ci-dessus. La revue peut se commander sur le site de Grasset ; on en trouve un aperçu sur Google Books.

On y trouve également un entretien auquel j’ai participé (« L’art est une bonne excuse », avec Mathilde Morel et Joy Majdalani).