Sept poèmes – Cristina Hermeziu

Fragile ∙ août 2020

coupe file

je l’ai cherché
centimètre par centimètre
dans l’ancienne gare
qui donne sur la Seine

j’ai vu, perdant de précieuses
secondes,
le sacré cœur qui dessinait
sur le ciel
un électrocardiogramme

il n’est pas ici, ni ici, ni ici
je l’ai cherché centimètre par centimètre
attendant qu’il apparaisse dans la salle suivante

l’amant perdu entre les amants
futurs

et je ne l’ai plus jamais trouvé
ce tableau de Pissarro
avec un troupeau de moutons qui fleurit sur le chemin

#lepatientanglais

cette scène –
Hana
soulevée dans les airs par le lieutenant Kip
dans une église de Toscane
voit les saints des peintures
à la lumière d’une lampe de signalisation
(Juliette Binoche et Naveen Andrews,
si différents l’un de l’autre,
assez pour qu’il y ait une étincelle) –

je l’ai délicatement enveloppée
dans une feuille d’aluminium
pour
une vie
future

esquisse

c’était peut-être un peuplier
ou bien il restait sur le chemin
une colonne de fumée

ou peut-être était-ce toi
qui partais pour de bon
sur une route.

Entre-temps tu t’occupes de ta vie (recueil)

*

(tout
ce
que
je
n’écris
pas
parle
de
toi)

*

soudain un excès de zèle te prend
ce n’est plus possible comme ça aujourd’hui je fais de l’ordre

(comme tu dirais un samedi matin
aujourd’hui je range la bibliothèque
le format I avec le format I le format II avec le format II

et tu n’as aucune idée du moment où tu t’assieds en tailleur
sur le tapis avec un livre
et c’est toute la matinée qui s’est écoulée)

tu n’as aucune idée de la manière dont
parmi toute la collection
de souvenirs parasites
(comme le gui sur la lance d’un peuplier)
un seul sort du lot
tombe sur le sol comme un livre prédestiné

(parfait, cet instant
où
les planètes se sont alignées

parfait, cet instant
où
j’ai enfoncé
mes pieds dans la terre

parfait, cet instant
où
j’ai donné mon cœur
aux chiens

et je n’ai rien laissé
et je n’ai rien laissé

paraître)

*

si tu écris noir sur blanc
tu guéris
(as-tu dit)

j’écris noir sur blanc

c’est comme ça qu’on part avec élégance
(d’un endroit d’une solitude
d’un amour d’une capsule)

*

demande-moi encore
qui je suis

je réponds encore

je suis
une colonne de porphyre

je suis
une source rouge

je suis
un éclair de sang

demande-moi encore

et encore

Les poèmes ci-dessus sont extraits de deux recueils de Cristina Hermeziu, poétesse roumaine installée en région parisienne. Ils ont paru dans la revue Fragile, en regard du texte original. Les trois premiers poèmes sont issus du premier recueil de l’autrice, Paris ne croit pas aux larmes, tandis que les quatre poèmes suivants sont tirés du recueil Entre-temps tu t’occupes de ta vie, paru tout récemment.