Failli

Point de chute n°0 ∙ printemps 2020
La voiture freine, dévie, rejoint le bas-côté et s’enfonce dans un tronc d’arbre. Michel Piccoli est éjecté au ralenti et tombe dans l’herbe les bras en avant.

Entre lui et moi, une différence et un point commun. La différence, c’est qu’une fois à terre, il a oublié de se mettre en position latérale de sécurité. Le point commun, c’est que tous les deux, on se sent bien.

Pour tout dire, je n’ai jamais été aussi bien.
Il suffit que je ne m’endorme pas.
À part ça, je me sens bien.

L’herbe est verte, le soleil brille – pourquoi le petit camion rouge, au loin, fonce-t-il dans ma direction en faisant du bruit ?


On me salue ; j’essaye de décoller les lèvres et m’étonne de ne pas réussir à émettre une salutation audible et distincte.

On me félicite de m’être mis en position latérale de sécurité. J’acquiesce avec un vague sourire ; c’est bien normal, je ne suis pas comme Michel Piccoli, moi.

On me demande à quel point j’ai mal de un à dix ; je réponds deux virgule trente-huit environ avec un sourire si large et innocent que mon front se fend un peu plus.

(Cela, je ne l’ai compris qu’au moment où la civière s’est inclinée vers le bas et que mes yeux, d’un coup, se sont remplis d’un épais liquide rouge.)

On me dit que je vais être pris en charge, que je ne dois surtout pas m’inquiéter – comme si j’avais la moindre raison d’être inquiet. Le soleil brille, l’herbe est verte, je me sens bien.

Levez, je suis en apesanteur, portez, je vole.
Le petit camion rouge démarre.


J’attends.
J’ai soif.

On m’a installé sur un lit à roulettes au milieu du couloir, avec un bracelet de marquage au poignet et un collier autour du cou. Je suis prêt à être exposé au Salon de l’Agriculture.

Malgré le bandage qu’on vient de me faire, un ruisselet de sang coule vers l’arrière de ma tête en suivant les sillons de peau déchirée jusqu’à se déverser dans le creux de l’oreille. C’est doux.

Je me demande si je vais encore attendre longtemps.

Autour de moi, des bruits en tous genres : cris, mots qui se veulent rassurants sans l’être, questions inquiètes, réponses vagues – et surtout, les bruits de pas, feutrés et rapides, dont le rythme permet de mesurer la proximité entre un patient et la possibilité de sa mort.

Finalement, on vient me chercher et on me porte dans un box.


Ma tête est recouverte d’un tissu bleu derrière lequel s’agitent le fil et l’aiguille, comme des insectes qui tissent une toile sur mon

visage

(ne faudra-t-il pas un autre mot désormais pour désigner l’ensemble qui comprend mes yeux, ma bouche, mon nez ?)

J’ai tellement soif que mes lèvres gercent à vue d’œil pendant qu’on me répare comme un vêtement usé.

On
me
recoud.

J’attends.


Je n’ai pas mal, mais j’ai envie de pleurer.

Je vais pleurer. Non pas à cause de ce qui m’arrive, mais à cause de l’idée de ce qui m’arrive. Pas à cause de la blessure, mais à cause de l’image de la blessure, puisque moi je ne peux la voir que dans le regard des autres, dans leur mouvement de recul et le mordillement de leur lèvre inférieure lorsqu’ils tentent de superposer le concept qu’ils avaient de moi et la vue de ce qui est devant eux sur la table d’opération.

(En vrac, je me demande ce que c’est qu’un accident, pourquoi ça arrive un jour et non la veille ou le lendemain, pourquoi est-ce que c’est si fragile ; et surtout : à quoi bon réparer une machine qui peut si facilement s’enrouer ? Que veut dire vivre, si mourir est possible ? Me renseigner.)


En sortant de l’hôpital, la lumière m’éblouit.

Chaque pas résonne dans ma tête comme si mon pied creusait une faille dans le sol et que cette faille rouvrait la faille de mon front.

Pour avoir moins mal, j’essaye de bouger au ralenti comme Michel Piccoli. Ce doit être plus facile en post-production.

En arrivant chez moi, j’évite soigneusement les miroirs. J’essaye de me comprendre du bout des doigts, je fais de la géologie autour de la faille de mon front.

Avec mes ongles, j’enlève les cristaux de sang séché, le schiste enfoui dans mes cheveux, le feldspath coagulé entre mes boucles. Des miettes de sang se coincent dans la reliure de mon livre.

Je me dis que si je m’étais ouvert plus haut, ça aurait creusé un trou jusqu’au cerveau et j’aurais pu lui enlever ses croûtes à lui aussi.

(D’ailleurs, qu’est-ce qui, à part du sang, s’est enfui par cette plaie ?)


Pour le dîner, j’ai noué un joli foulard bleu par-dessus le bandage. C’est assurément coquet. Un petit trait rouge dépasse et s’arrête juste au-dessus de l’œil, comme pour me rappeler qu’au fond, j’ai eu de la chance.

Sur la table, entre la nourriture et les antidouleurs, une grande bouteille d’eau. Je n’ai plus soif.

Tout le monde parle avec animation, mange avec appétit. Moi, au bout de quelques minutes, je me lève de table et je vais au salon.

Je sors le boîtier des Choses de la vie ; je glisse le disque dans le lecteur et je m’assieds devant l’écran : noir ; générique de début ; la voiture freine, dévie, rejoint le bas-côté et s’enfonce dans un tronc d’arbre. Michel Piccoli est éjecté au ralenti et tombe dans l’herbe les bras en avant.

Machinalement, je passe ma main sur mon front. Désormais, la géographie de mon visage a changé : s’y est ajouté un long trait rouge qui traverse mon front du haut de l’œil gauche jusqu’à se perdre dans mes cheveux.

Ce nouvel élément s’est agrégé à la définition de ce que je suis ; il faudra que je l’apprenne par cœur, lui aussi.

Peu à peu, j’apprivoise son relief.

Et je me sens bien.

Couverture de la revue Point de chute. Ce texte a paru dans le numéro zéro de la revue de création littéraire Point de chute, où j’ai également publié deux poèmes de Mary Mussman que j’ai traduits de l’anglais.

Plus d’informations sur le site de Point de chute, où il est possible de commander la revue au prix de cinq euros.