Reconstruire

Pourtant hors-série ∙ mai 2020
[1]
Je décore de nourriture mon espace : j’empile des boîtes de thé colorées en guise de table de chevet ; près de l’évier, des tablettes de chocolat avec des photos de montagnes transforment l’eau jaunâtre du robinet en eau fraîche de source. Sur l’étagère, des paquets de pâtes rangés par temps de cuisson remplacent les livres. Tout autour du bureau, j’aligne des citrons.

La pièce fait trois mètres et demi sur cinq. Murs blancs, parquet en longues lattes, une armoire qui occupe le quart de la chambre et dont je n’utilise qu’une demi-étagère sur les dix. Puis : un évier, un matelas à même le sol et un bureau aussi disproportionné que l’armoire. Dans cette pièce, il n’y a plus rien qui m’appartienne. J’avais tout pris en partant – tout mis dans un grand sac, et au revoir. Aujourd’hui, après deux mois, je suis de retour.

En étalant la nourriture dans l’espace, je me l’approprie d’une manière telle qu’il ne puisse plus m’échapper : c’est ma digestion qui l’ordonne. Je remplis la pièce de ce dont je vais me remplir moi-même. Cet espace, j’y suis désormais organiquement connecté.

Je le fais mien. Je le fais moi.

[2]
J’ai fini de manger ma pièce. Il ne reste plus que le silence, assourdissant. Si fort qu’il en devient palpable : il a une odeur, une texture ;  il existe et n’existe qu’ici. Je prends le pouls de ce silence dont la présence m’était inconnue : du rien qui est pourtant quelque chose.

L’air vibre. Il m’entoure et m’embrasse dans cet espace censé être familier. Le vrombissement des voitures, l’écoulement des canalisations, les pas dans la cage d’escalier : autant d’éléments dont la somme devrait recomposer mon habitat naturel.

Pourtant, une inconnue s’est glissée dans l’équation : j’entends les voitures, j’entends les pas, j’entends les tuyaux, mais je ne suis pas chez moi. Je suis perdu comme quelqu’un qu’on aurait mis dans une chambre sourde avec la lumière éteinte : je n’ai plus de repères. Je perçois mon corps d’un côté, l’espace de l’autre, mais il m’est impossible de les relier.

Je marche à tâtons ; je fais le tour de la pièce en longeant les murs.
Une vague sensation de nausée me prend.
Le silence m’aveugle.

Suis-je chez moi ?

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Couverture de la revue Pourtant. Gilles Bertin et Isabelle Niesseron, qui dirigent la revue littéraire et photographique Pourtant, ont eu l’amabilité de me proposer, au début du mois de mai, d’écrire un texte pour leur numéro hors-série « Pandémie, vies humaines ». De cette proposition est né un texte composé de sept fragments, narratifs et poétiques à la fois, que l’on peut lire en ligne aussi bien que dans la version papier de la revue, sortie en septembre 2020 et disponible ici.