Shadow Dogs – Natalie Whittaker

La Traductière n° 38 ∙ 2020

Fête en bateau

La Tamise est électrique et le soir est ivre ; la rangée de projecteurs fait tournoyer du rose et du vert sur la rivière ; chaque éclat de lumière sur l’eau comme un mégot qui brille un instant avant d’être écrasé, chaque constellation de cendres perdue dans les autres. Sous le pont du bateau, c’est hip-hop contre RnB et je pense que le hip-hop gagne, de justesse. On passe sous Hungerford Bridge et pendant quelques secondes on a peur que des gens nous crachent sur la tête et dans nos pintes, mais voilà qu’au-dessus d’un bateau à vapeur amarré à la berge, le Parlement lève les mains en l’air, forme un pistolet avec ses doigts pointés vers le ciel, et un type fait un doigt à l’édifice en général et crie nique ces connards et on rit tous et on répète nique ces connards mais je suis sûre que chacun pense à un cas différent, individualisé, de connard ou d’ensemble de connards. On descend vers un coucher de soleil couleur Sex on the Beach, et la lune est brute comme un bout de chair sous un coup de soleil qui pèle, et à l’intérieur la foule martèle sur le plafond bas et doré tandis qu’une chanson se termine, et plus tard il y aura des sifflements dans les oreilles et plus tard il y aura des flashs de lumière comme des éclairs.

Galets

Te souviens-tu comme on a trébuché
en dévalant cette plage de galets ivres,
et crié sur ce ciel de nuit et de travers
qui secouait des pièces d’argent dans l’océan,
un verre de vin noir renversé. Ou comment
la constellation d’un bateau est passée :
blanc-rouge-blanc. Ou comment, cette nuit-là,
avec nos langues huileuses de joie, on a lancé
des galets dans la mer, toujours à côté.

Blackheath

Courir pieds nus à travers la lande sombre,
avec une chance ivre éviter les bris de verre,
c’était comme tout le reste entre nous :
le défi, le rire, le risque, la conscience
qu’on n’était qu’à un pas de la douleur.
Faire les cons à la fin du jour le plus chaud
de l’été. Soudain les énormes gouttes de pluie.

Le Corner Café

Je suis assise dehors, au Corner Café que je prononce encore caf, pas ca-fé. Une sirène disperse les pigeons et je dois déplacer sans arrêt la table et me déplacer moi-même autour de la table pour laisser mon visage au soleil. Le soleil lit en moi par-dessus l’épaule d’une barre d’immeubles comme celle où je n’ai pas grandi, mais mon père oui, et où je me suis rendue tous les dimanches pendant douze ans ; où l’on montait dans l’ascenseur en acier et ma nounou disait attention aux coins, les filles, il y a du pipi dans les coins, parce que des hommes pissaient dans les coins. J’ai fini mon panini, ce n’est pas un sandwich chaud mais un putain de panini. Un van hésite à se garer sur une place en plein soleil et je laisse la serveuse emporter mon assiette. Mon premier boulot, ça a été de laver les assiettes, ce qui est le cas de la plupart des gens, je sais, mais à ce que je sache je suis la seule personne qu’on ait déposée à Oxford dans un van Transit. Et quand j’étais un bébé dans cet appartement-là, ma nounou me lavait dans l’évier et me mettait sur le côté pour que je sèche, comme une assiette. Pendant quelques instants, le trafic devient bruyant, comme si tout d’un coup des voitures s’étaient échappées de quelque part. Et puis ma mère m’appelle sur mon portable et je sais que j’ai cette voix de mouette qui survole une déchèterie ; et je me sentirai toujours un petit peu laide et cassée à l’intérieur, comme une machine à laver abandonnée dans la rue, mais maintenant je suis en train d’écrire ça, je ne suis pas en train de lire le Sun ou de prendre mon dîner devant la télé, et maintenant je me démène pour que tout ça ait du sens, et je suppose que ce que j’essaye de me faire dire, c’est quelque chose comme parfois je ne sais pas quoi dire.

Je suis du matin

mais seulement quand ledit matin
fait entrer sous la douche deux mouches bleues
qui vrombissent comme de petites tronçonneuses
et rebondissent sur les carreaux noirs
comme des pruneaux électrocutés

et seulement quand
au commencement dudit matin
je fouette à mort l’une des mouches bleues
avec une serviette blanche puis je fais couler
son cadavre dans le conduit

et quand pour continuer
je laisse l’autre mouche vivante
juste une heure et j’écris
JE VEUX UN BÉBÉ sur
un morceau de papier toilette

JE NE VEUX PAS DE BÉBÉ
sur un autre, puis je me poste
à l’entrée pour voir sur lequel des deux
la mouche maudite mais bien vivante
se posera, et rendra vrai.

Natalie Whittaker est originaire du sud-est de Londres, où elle est enseignante. Elle a fait ses études à Oxford puis elle a publié son premier recueil, Shadow Dogs, chez ignitionpress en 2018. Ses poèmes figurent dans plusieurs revues, dont Poetry News et Southbank Poetry. Ses œuvres ont été sélectionnées pour de nombreux prix.

Ces traductions devaient paraître dans le trente-huitième numéro de La Traductière, revue dirigée par Linda Maria Baros ; le reconfinement d’automne a eu raison de la parution, reportée à l’année prochaine. Pour le même numéro, j’ai écrit une courte série de poèmes intitulée « Par la nuit ».