Sous un crâne singulier

Fragile ∙ septembre 2020
Ce matin-là, ils ont eu un léger sursaut en apercevant leur reflet sur la vitre du train ; ils ont vite fermé les yeux pour ne plus le voir.
L’un d’eux restait éveillé par peur de manquer l’arrêt et ne pouvait s’empêcher de regarder l’autre qui, dans son sommeil, se posait encore et toujours la même question : comment se fait-il qu’ils soient encore ensemble ? Ils ont toujours été si proches, si – on peut le dire – fusionnels. Ne se sont jamais demandé si c’était normal. C’était comme ça, c’est tout.
On leur demande s’ils sont parents, cousins peut-être ? Ils se ressemblent mais ils ne s’en rendent pas compte. S’il se haïssent parfois, c’est parce qu’ils sont conscients avant tout du gouffre qui les sépare.
Il leur arrive, dans leurs grandes disputes, de vouloir écraser l’autre, le réduire à néant : dans ces moments-là, ils n’écoutent que leur désir de ne plus être définis en creux, l’un comme la moitié de l’autre et l’autre comme la moitié de l’un. Ils veulent être, voilà, seuls.
Le reste du temps, ils coexistent.
Ils se supportent.
Ils sont les deux hémisphères d’un même monde : cet homme assis derrière la vitre du train, né avec deux langues dans la bouche et une fine bande de mer entre ses parents ; un pluriel uni sous un crâne singulier, une voix sans terre qui lutte contre le sommeil en récitant ses alphabets et qui, imperceptiblement, s’endort : cet homme, à quel arrêt descendra-t-il ?

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Ce texte a été écrit en référence à un travail de mon ami peintre et sculpteur Gabriel Sierra, qui s’intéresse à la question du métissage culturel. Le texte, à l’origine, devait être gravé sur l’un des masques de l’artiste. Finalement, c’est devenu un texte à part entière qui a été accueilli dans les pages de Fragile.