Voies d’eau

Contre-Allées, Terre à ciel, Sitaudis, Lichen, La Page Blanche ∙ 2020–2021

Voies d’eau est un chantier en cours : c’est un ensemble de textes parus dans diverses revues. Il s’agit d’un projet de livre qui n’a pas abouti car il ne tenait pas en tant que livre, mais il était composé de plusieurs séries de textes nettement distinctes qui, me semblait-il, se tenaient en tant que séries autonomes. Je les publie ci-dessous, au fur et à mesure de leur parution en revue ; voici une liste de liens vers les sites des diverses revues qui ont accueilli Voies d’eau :

Arriver

Terre à ciel ∙ juillet 2020
il
longe          le          fleuve          le          long          de          la          rive



s’ef    	fraye
        	d’un chemin
        	inconnu jusque là



(il fait un pas de côté, un autre pas de côté, se rend compte qu’il est revenu à la position initiale, refait un pas de côté)



remplit
        son corps
        en cette terre qui
        ne plie pliera pas jamais
        sous son poids outre le
        centimètre de boue qui
        dégorgeant le ralentit



(il ne sait pas où il va)



s’en    	racine
        	sans
        	source
        	ni peur



il suture
ses pas
un à
un



re		tombe
             	au bord
             	se re-
             	tourne revient
             	d’où qui ne fuit personne
                                    					poursuit



marche jusqu’à
plus soif et c’est bientôt
que tombe la dernière goutte



il en    terre de
             sa rage
             les cris



s’ef     face à lui-
            même sa peine
            à porter trop lourde



(ne rien dire, ne pas parler : silence dans tout cela et sur toute chose)



il poursuit
        son penchant
                	de la terre



ex-	prime l’urgence dans
		ses pas vite dé-
		passe toute mesure



(qu’est-ce qui pourrait l’arrêter)



il effleure du bout
du pied un brin
d’herbe qui
flotte



es-		suie le revers
		de la terre
		sur sa main



il s’écueille
           sur la rive



s’emmêle et prend terre



et le voici au bout du fleuve, toujours il cherche cela qui le fait, pour une certitude se serait arraché un œil et pour jouer aurait fermé l’autre, en tête sa fuite et dans son sac ses désirs qu’il n’ouvrira peut-être jamais, des certitudes à sacrifier il n’en a plus



																																																										              il
se          laisse          porter          par          le          bruit          du          courant

Dans un bruit blanc

Terre à ciel ∙ juillet 2020

						outre l’air

			j’ai construit

les murs de ma voix


derrière le pays        désitué

je cherche              mon endroit
		un bruit blanc
		où m’envelopper


à peine
		le quadrillage de mes os


poreux        malléable       perméable


je
n’ai qu’un ciel beige où attendre la catastrophe


où
à toi je repense qui
				en mes nouages


						me
						touches
						m’accèdes
						m’accélères


ce soir peut-être
le monde tournera-t-il encore une fois

Liquides

Sitaudis ∙ février 2021
						) il s’arrête et ramasse une orange : y enfonce les doigts les ongles, la serre si fort qu’il la transperce, sur sa main son bras le jus coule, arrive au creux du coude : il l’étale jusqu’à l’épaule et sur le torse, sur ses jambes il fait jaunâtre sa peau et de plus belle, écrase le fruit contre son corps : une pulpe –
au soir se rince dans le fleuve (
						
							*
) il s’y enveloppe, y flotte : frais d’eau il baigne et son écorce de peau s’amollit : une pellicule orangée se décolle avec la forme d’un corps qu’à la nage il suit, comme son ombre portée par le courant il suit –
sous la pénombre s’endort (

							*
) au matin
flotte dans le ciel       rableui
une odeur d’agrume (

En chemin

Lichen n°59 ∙ avril 2021
						à dix kilomètres de là,
ils lui ont montré un chemin sur la carte et lui ont souhaité bonne route sans comprendre où il allait ; dans la chambre, il n’avait pas laissé de mot.

à deux cents kilomètres de là,
une jeune femme se demande où il est parti ; une goutte de thé se renverse sur la moquette comme un signe secret sur une carte au trésor ; peu à peu, la tache se résorbe, la jeune femme s’endort.

à mille deux cents kilomètres de là,
un enfant colle des morceaux de papier sur les pays où il voudrait aller puis tourne le globe d’un coup sec : tous les petits papiers s’étalent sur le parquet – l’enfant ne savait pas que sur l’un d’entre eux, un homme marchait.

Les murs

Lichen n°60 ∙ mai 2021
il lui fallait, d’habitude, moins de temps pour cesser de se cogner aux murs : souples, flexibles, ils s’écartaient sur son passage et formaient un chemin qui le ramenait avec douceur au point de départ : cela, plutôt que le refus solide des murs de ciment dur.

aujourd’hui, les murs lui sont partout semi secs : pas assez délicats pour céder le passage, pas assez fermes non plus pour qu’il s’y fracasse – juste assez pour qu’il s’y heurte et veuille réessayer.

derrière l’un des murs, un ruisseau longe une prairie anglaise : il s’y trouve, dirait-on, du lin coloré.

est-ce donc enfin l’affluent ?

Les deux textes de Terre à ciel ont paru dans la rubrique « Un ange à notre table ». Ils y sont accompagnés d’un entretien avec Clara Regy où je réponds à des questions sur ma pratique littéraire. Merci à elle ainsi qu’à Cécile Guivarch.

Le texte de Sitaudis a paru dans la rubrique « Apparitions ». Merci à Pierre Le Pillouër.

Dans le n°59 de Lichen, on trouve également un texte de Lénaïg Cariou, avec qui je coédite la revue Point de chute.